jeudi 20 septembre 2018

« […] je suis artiste performeuse, vidéaste et auteure », se présente Cléophée Moser


A travers l’interview accordée à notre Rédaction

Cléophée Moser, une jeune artiste française qui a du souffle, s’est illustrée, dans la soirée du mercredi 5 septembre 2018, dans la communication, au public venu l’écouter, de plusieurs expériences de travail, qu’elle a menées au Cameroun et en République démocratique du Congo (Rdc), notamment, à travers plusieurs disciplines artistiques. L’événement s’est produit au ’’Centre’’ de Lobozounkpa, au quartier d’Atropocodji de l’Arrondissement de Godomey, dans la Commune d’Abomey-Calavi. Découverte de Cléophée Moser, un esprit aussi bien intense qu’aventureux …

Cléophée Moser, au cours de l'interview ...
Le Mutateur : Bonjour Cléophée Moser. Dans le cadre d’une résidence que tu as effectuée au ’’Centre’’ de Lobozounkpa, situé au quartier d’Atropocodji, tu as présenté, dans la soirée du mercredi 5 septembre 2018, les résultats d’un travail de création multidimensionnelle qui t’a conduite dans plusieurs pays africains avant le Bénin …


Cléophée Moser : Mi fon gandji a ? (Bonjour ! Comment vous portez-vous ? Ndlr) E na tchè nou mi gandji … (Merci beaucoup à vous …Ndlr) Kwabo do ’’Le Centre’’! (Bienvenue au ’’Centre’’ ! Ndlr).
Le mercredi 5 septembre a été inauguré un cycle d’interventions dont c’est le premier essai, qui a été pensé par Marion Hamard, la personnalité chargée de la direction artistique du ’’Centre’’. Il s’agit d’une formule qu’on a appelée ’’Artiste en présence’’. Donc, il a été question d’une rencontre artistique où l’on a invité le public à venir rencontrer l’artiste en personne, que je suis, qui a parlé de son travail. Cela s’est révélé une opportunité, à la fois pour le public d’amateurs d’art, pour un public non averti mais, aussi, pour d’autres artistes et pour des critiques d’art, de venir voir comment l’artiste percevait son propre travail et son processus créatif, et comment elle envisageait les différents thèmes sur lesquels elle travaille, et quels outils, quelles méthodes elle développe pour réaliser des œuvres qui portent sur les messages dans lesquels elle s’engage.

Cléophée Moser, au cours de l'exercice d'explication de son travail au public
Cela a eu particulièrement du sens de faire une intervention ’’Artiste en présence’’, dans mon cas, parce que je suis artiste performeuse, vidéaste et auteure, et que la part de relationnel et d’échanges avec le public constitue une partie très importante de mon travail et de ma recherche.
Le mercredi 5 septembre 2018, j’ai présenté plusieurs travaux différents, j’ai évoqué différentes disciplines artistiques : j’ai d’abord parlé de la performance comme un acte symbolique, de l’art vidéo comme un moyen de faire un art engagé qui touche le public et qui l’amène à s’interroger sur des problématiques qui sont celles que je soulève. J’ai parlé aussi des Rencontres internationales ’’KinAct’’ où j’ai été invitée, cette année, en tant qu’artiste, parce que j’ai sollicité les organisateurs de ce Festival pour qu’ils m’intègrent à la programmation. La manifestation du mercredi a été l’opportunité pour moi de parler, à la fois, de l’importance de choisir ses maîtres, c’est-à-dire ceux chez qui on entre dans l’atelier, ceux qui vont nous former, et d’expliquer aussi que c’est un engagement de ma part d’aller me former chez les meilleurs. Donc, souvent, cet objectif de qualité d’apprentissage m’amène vers le continent africain et, plus particulièrement, vers des créateurs spécifiques tels qu’Eddy Ekété qui m’a beaucoup appris, cet été.
Cela a été aussi l’occasion de parler des collaborations artistiques qui sont au centre de mon travail et j’ai emmené, petit à petit, cette conférence vers l’histoire de ce qu’on appelle l’art relationnel, c’est-à-dire les artistes qui utilisent aussi les relations humaines et les liens qu’ils nouent et qu’ils tissent avec les différents contextes et avec les humains avec lesquels ils travaillent, comme un laboratoire d’invention de nouveaux rapports entre êtres humains, qui permettent, en fait, de casser un tout petit peu le chaînon de la violence, qui nous enlise et qui nous fait stagner dans des relations stériles.
Pour le mercredi 5 septembre, il a été bon pour le public d’être venu parce qu’il fallait qu’il voie qu’il est important de profiter des artistes tant qu’ils sont vivants, pour comprendre le travail qu’ils entreprennent. Il est aussi intéressant pour d’autres artistes d’échanger sur la question d’ « artiste émergent », parce que, moi, je suis une artiste émergente, j’appartiens à une Agence, en France, qui défend, accompagne ce qu’on appelle les artistes émergents et fait leur promotion, c’est-à-dire les très jeunes artistes, ceux qui ne sont pas encore reconnus sur la scène internationale, n’ont pas encore de quote sur le marché international, ces artistes qui œuvrent, travaillent de façon professionnelle et qui ont besoin d’être accompagnés sur cette scène-là. C’est une agence qui n’a pas de frontières et qui s’intéresse aux artistes du monde entier. Donc, c’est intéressant pour les jeunes artistes de comprendre ce concept d’émergence et, finalement, comment on trouve le courage et quels outils, quelles méthodes s’offrent à nous pour nous imposer sur cette scène, en tout cas, pour nous faire une petite place.


Etant donné qu’il est difficile pour les êtres humains de se pratiquer et de travailler les uns avec les autres, comment avoir réussi à mobiliser plusieurs énergies artistiques, plusieurs artistes autour de toi ?

Je suis d’accord avec votre observation quand vous dites que les êtres humains ont peur d’aller les uns vers les autres. C’est vrai que c’est quelque chose qui va en empirant dans la société à mesure que le capitalisme et l’individualisme prennent plus de place sur la terre et endommagent une vision de la vie, plus communautaire, avec des liens plus forts. C’est quelque chose qui se sent un peu moins, ici, en Afrique de l’Ouest, mais qui est très présent en Europe ; on est très isolés les uns des autres, on a beaucoup de mal à rassembler des synergies autour d’un projet. Néanmoins, la solidarité se met énormément en place entre artistes parce qu’on en a besoin et, je pense que c’est un parti pris de mettre l’échange et l’invention de ces nouveaux rapports au cœur de notre création. C’est ce qui nous permet aussi de concrétiser notre vision d’un monde différent et de faire de nos relations le laboratoire de ce monde-là.
L’autre chose, c’est aussi que moi, j’ai commencé ma formation artistique pratique dans une école d’art en Angleterre où je me suis spécialisée dans la vidéo et l’art d’installation. Ce sont des pratiques qui nécessitent de créer, de rassembler des énergies, des forces autour de soi et de prêter aussi, soi-même, son énergie pour les projets d’autres, puisque ce sont des projets qui sont très difficiles à réaliser tout seuls. Donc, il y a une question de nécessité, aussi, à la base. Ensuite, je me suis formée à la réalisation dans le cinéma et l’audiovisuel en Estonie, à la ’’Baltik film and media school’’. Et, quand on est sur un plateau de tournage, on se rend compte que chaque film consiste à faire une œuvre collective. D’ailleurs, le statut d’un film, c’est d’être une œuvre collective, avec un partage des droits. Même si des rôles sont définis, même s’il y a un auteur, par exemple, un réalisateur, c’est vraiment grâce à une équipe et à un rassemblement de personnes qu’on va réussir à donner corps, à donner matière à ce rêve qui nous animait à la base.
Comme cela a été mon mode de formation, c’est quelque chose qui est resté dans ma pensée profondément. Il y a des temps, dans mon travail, qui sont des temps solitaires, comme n’importe qui. Déjà, je pense seule, avant toute chose, mais je suis nourrie, en permanence, à la  fois, du monde qui m’entoure, des artistes qui l’animent et, j’aime que mon travail fasse appel à d’autres plasticiens, dans un souci d’élévation collective où, ces œuvres qui sont les miennes, à la fin, montrent des collaborations et mettent le talent aussi des autres en avant et révèlent un tout petit peu des scènes artistiques.
C’est là où mon travail est à cheval entre le reportage, le documentaire et la création ; il y a beaucoup d’images et de vidéos que vous allez voir mercredi soir, qui contextualisent de façon très subjective, par exemple, une scène artistique, avec une entrée dans une fiction, mais qui rend hommage à cette scène qui la révèle sous le jour sous lequel moi, je l’ai vue. Donc, c’est un croisement de regards artistiques pour montrer les talents que moi, je vois aussi, les synergies, et montrer qu’on est un certain nombre d’artistes à avoir travaillé dans ce sens qui va ensemble, et que ce n’est pas une question de frontières, que ce n’est pas une question de séparations mais, plutôt, de rencontres, de croisement de regards, et qu’on est capable de s’embrasser quand on se retrouve au même endroit et qu’on crée ensemble. Et, je pense que le public reçoit cette énergie, je pense qu’il y a quelque chose qui entre, en ce moment-là, dans le corps du public, qui est intéressant, aussi, dans cette histoire d’invention de nouveaux rapports.


Pouvez-vous nous donner le nom de ces artistes avec lesquels vous avez collaboré ?

Bien sûr ! Ceux que nous avons eu l’occasion de découvrir, mercredi, à travers mon travail, c’est d’abord un groupe de danseurs, fameux, que j’ai rencontré au Cameroun, l’année dernière, et qui a participé à un film, à une fiction que j’ai écrite, qui est une performance dans l’espace public, qui suit le chemin d’une jeune fille. Le film s’appelle ’’Fauves’’. Donc, ces fauves, ce sont ces artistes-là ; je les ai découverts à Douala. 


Black Barby dans ''Fauves'' de Cléophée Moser - Court métrage
Comme moi, ils aiment agir dans l’espace public, ils aiment être en contact directement avec les habitants des villes, avec les usagers des villes ; ils utilisent leurs corps, des costumes, la danse, le mouvement, le geste libératoire, des actions parfois transgressives, pour venir questionner la population sur sa manière de percevoir la ville et les relations humaines qui se tissent à l’intérieur. Ce collectif est dirigé par un grand danseur qui s’appelle @LL ONE, qui est un chorégraphe de génie camerounais, qui touche à toutes les danses, qui prend l’espace public et qui encourage les artistes qui font partie de son collectif à s’emparer de l’espace qui est le leur, c’est-à-dire la ville dans laquelle ils habitent.


Cléophée Moser (à gauche), 'Mami Wata'', 'dans la performance ''Papi Wata'' - Crédit photo : Arthur Poutignat

On a aussi découvert le travail que j’ai réalisé en collaboration avec un artiste qui s’appelle Paty Masiapa ; il m’a invitée à le rejoindre dans une performance qu’il avait déjà faite, qui, pour moi, a été une expérience formidable. Paty Masiapa, qui est un très bon artiste plasticien, qui vit à Kinshasa en République démocratique du Congo, est aussi un grand musicien qui a réalisé une performance qui s’appelle ’’Papi Wata’’. En fait, il y effectue un déplacement, il utilise l’image de la divinité ’’Mami Wata’’ qui traverse, comme cela, les imaginaires d’Afrique équatoriale et des zones, en particulier, qui ont une présence littorale forte ou une présence fluviale ; c’est le cas pour la région du fleuve Congo.
Il a donc fait un déplacement de cette divinité, il l’a changée en homme et, il m’a invitée à le rejoindre dans cette performance. Pour moi, cela a été l’occasion d’entrer, cette fois, dans le travail d’un autre artiste, pas de faire entrer quelqu’un dans mon travail mais, moi, de me mettre à la disposition de cet artiste et de laisser le masque, que lui a inventé, prendre le dessus sur mon corps et trouver une façon juste d’interpréter ce que ce masque a raconté. C’est très beau parce qu’à la fin de cette collaboration, on voit qu’on est, tous les deux, dans une invention ; là, on touche à quelque chose de magnifique qui est une vraie œuvre collective où l’invention est spontanée, juste et, elle raconte un message qui s’est construit, sur le moment, entre deux personnes qui collaborent. Mais, ce travail part de la base de l’œuvre de Paty Masiapa ; on a vu, à travers la vidéo, qu’il a réalisé un travail magnifique de costumes, que, moi, j’ai eu, vraiment du plaisir à interpréter.



Cléophée Moser, dans le cadre de la performance ''Shopping-Shopping'', conduite avec l'assistance de Paty Masiapa - Crédit photo : Jean-Baptiste Joire
On a aussi parlé d’un exercice de performance, qui est connu dans le milieu des performeurs ; il m’a été proposé par le grand artiste, Eddy Ekété. Il est un plasticien et un performeur reconnu sur la scène internationale. Il a construit, avec le Collectif ’’Eza Possible’’, à Kinshasa, le Festival des Rencontres internationales de performeurs, ’’KinAct’’. C’est un projet dont le Collectif ’’Eza Possible’’, auquel Eddy Ekété appartient, est à l’origine. Moi, j’avais sollicité le Collectif ’’Eza Possible’’ et l’organisation du Festival ’’KinAct’’ pour apprendre. En ce moment, il y a eu aussi la Biennale de Kampala.
On se rend compte que ces ateliers d’artistes, ces espaces de formation qui s’ouvrent et qui sont reconnus sur la scène internationale, qui émanent du continent africain draguent et attirent des artistes du monde entier – cela a toujours été le cas - qui viennent apprendre auprès des maîtres.  
La scène de la performance, à Kinshasa, a quelque chose de brûlant, de très spécifique également et en rapport, dans le cadre du Festival ’’KinAct’’, avec l’espace public qui est vraiment exceptionnel. Moi, j’ai envie d’apprendre avec les meilleurs. Donc, j’ai fait appel au Collectif ’’Eza Possible’’ et, Eddy Ekété m’a fait réaliser une performance dont il est l’auteur, pendant ce Festival qui a été un vrai enseignement pour moi, parce que c’est une performance qui parle du déplacement et de la capacité de prendre le rôle de quelqu’un pour révéler aux habitants d’une ville la dimension performative et artistique que tous les habitants mettent en place.


Cléophée Moser, en personnage de vendeuse de pain, dans la performance, ''Lipa Yango Yo'' (Du pain pour tous) d'Eddy Ekété - Crédit photo : Mugabo Baritegera
Donc, c’est rendre hommage à la ville, à l’énergie de cette ville qu’est Kinshasa, en interprétant le rôle d’une vendeuse de pain, pour montrer l’ampleur charismatique, les stratégies performatives qu’elle emploie dans une optique commerciale et puis, pour me plier moi-même à cet exercice pour faire l’ expérience du travail de ces femmes qui marchent des kilomètres et des kilomètres avec du poids. Eddy Ekété l’enseigne très bien : la performance, c’est aussi une gestion de soi, une gestion spirituelle, une gestion mentale et, aussi, une performance physique, c’est-à-dire un effort et une énergie qu’il faut arriver à conserver.
Cette œuvre d’Eddy Ekété, je l’ai interprétée comme un exercice de performance, sous son enseignement.
On a aussi vu de l’art vidéo au féminin, des vidéos dont je suis auteur et qui impliquent que mon corps ou non m’appartient, ma personne ou non ; ces vidéos sont des moments où je passe le message de l’art engagé que je défends, qui est un art féministe qui revendique un certain nombre de changements dans les rapports entre les hommes et les femmes, entre êtres humains aussi. 


''Elles voix rouge'' - Vidéo de contestation - Crédit photo : Cléophée Moser

On a donc montré deux vidéos par rapport à cela, qui sont des vidéos féministes où je parle de mon engagement et des techniques que j’utilise pour mettre en images cet engagement. Ce sont des projets très personnels.


Quels sont tes rapports particuliers avec ’’Le Centre’’ de Lobozounkpa, à Atropocodji, ce lieu où tu as réalisé cette exposition audiovisuelle multidimensionnelle ?

J’ai découvert ’’Le Centre’’ qui est dirigé par l’artiste Dominique Zinkpè et soutenu par la Galerie Vallois ; il est installé ici, au Bénin, à Lobozounkpa, à Atropocodji. Il y a deux ans, quand j’étais en train de terminer mes études de Master 2, en « Art et Société », je me suis intéressé à cet endroit parce que j’ai découvert, d’abord, le travail des artistes. Et, c’est par le travail des artistes qui appartiennent un petit peu au cercle de Dominique Zinkpè mais, plus largement, des artistes qui sont originaires du Bénin et dont on voit les travaux sur la scène internationale, que j’ai découvert ces créateurs et puis ’’Le Centre’’ où ils sont régulièrement exposés, qui est aussi un espace de travail, de laboratoire, d’expérimentation, de rencontres entre ces artistes et la scène internationale, de confrontation avec le public, un espace de démonstration, un espace d’ateliers et puis un espace qui porte aussi un musée très important qui est ’’Le Petit musée de la Récade’’ sur les collections desquelles j’ai travaillé, dans le cadre de ma recherche.
Je suis tombée amoureuse de cet endroit, je suis tombée amoureuse de l’équipe qui le gère, des projets qu’il développe, de la manière avec laquelle cet endroit stimule la créativité des artistes, sa générosité, les moyens humains qui sont mis à disposition, et les exercices critiques que cet endroit nous propose, ce qui nous amène à méditer sur notre travail.
Donc, je suis d’abord venue ici en tant que chercheuse pour mettre à la disposition du ’’Centre’’ mon savoir-faire technique en audiovisuel pour réaliser des vidéos promotionnelles, mettre au service des artistes mes textes, mes écrits. En échange, ’’Le Centre’’ m’a donné énormément d’informations qui m’ont permis de rédiger un mémoire qui a été validé. Et puis, je suis revenue, cette fois, en tant qu’artiste créateur, en tant qu’artiste plasticienne pour présenter mon travail, le confronter au regard de mes contemporains, de mes pairs et de mes aînés, de mes grands frères, de mes grandes sœurs, que j’ai eu la chance d’étudier et, aujourd’hui, je viens avec beaucoup d’humilité leur montrer ce que j’ai su faire ces deux dernières années où ils m’ont vu marcher un peu dans le monde, m’essayer à concrétiser ma pratique artistique et à revendiquer une professionnalité, pour recevoir leur regard, entendre leurs retours, leurs conseils et bénéficier de leurs critiques, puisque c’est cela qu’on fait entre nous : on se donne des critiques constructives pour avancer et pour faire un travail qui touche, qui parle et qui arrive dans le sens de ce qu’on veut bouger dans le monde et dans les sociétés dans lesquelles on voyage.

Propos recueillis par Marcel Kpogodo                     

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