jeudi 31 mai 2018

Madiana Kané Vieyra, l’atypique recherche de soi


Dans le cadre d’une exposition de fin de résidence

L’Espace ’’Tchif’’, à Cotonou, a accueilli le vernissage d’une exposition particulière présentée par la jeune artiste en formation, Madiana Kané Vieyra : ’’Retour de résidence’’. Il s’est tenu le jeudi 24 mai 2018. Une quête finalement identifiée et réussie, ce qu’il conviendrait de retenir du partage mural et audiovisuel réalisé avec le public.

Madiana Kané Vieyra
Un personnage, esseulé, qui se questionne et qui, en guise de réponse, s’ordonne un processus dans lequel il évolue et à la fin duquel sa solitude se fait illusion. 

Tchif, dans sa présentation de l'exposition
Le sens qu’il serait possible de donner à l’enchaînement de dix-neuf pièces entrecoupées d’une vidéo, un ensemble qu’il fallait explorer dans le sens de l’aiguille d’une montre, à la galerie de l’Espace ’’Tchif’’, sis quartier Guinkomey, à Cotonou, dans le début de la soirée du jeudi 24 mai 2018, pour une exposition dénommée ’’Retour de résidence’’ et présentée par l’artiste Madiana Kané Vieyra, et dont le vernissage s’est révélé un grand succès, au vu de la masse et de la qualité des personnes ayant fait le déplacement de l’événement, celles-ci parmi lesquelles il fallait compter plusieurs artistes, de même que Francis Nicaise Tchiakpè, alias Tchif, le maître des lieux, et José Pliya, Directeur général de l’Agence nationale de Promotion des patrimoines et de développement du tourisme, accompagné de son épouse, et Christine Le Ligné, Directrice de l’Institut français de Cotonou.
De gauche à droite, José Pliya et son épouse
Comme le titre de l’exposition le laisse suggérer, celle-ci est le résultat d’une résidence de création ; elle a duré un trimestre, elle qui a débuté en mars dernier et qui s’est effectuée, en grande partie, dans les locaux de l’Espace ’’Tchif’’. En réalité, fille d’un père bénino-martiniquais et d’une mère franco-nigérienne, Madiana Kané Vieyra, étudiante en quatrième année à la Haute école des arts du Rhin (Hear) à Strasbourg, en France, semble avoir bâti, de toutes pièces, le parcours personnel de son premier séjour en terre béninoise. Ainsi, l’intérêt de cette exposition dont elle gratifie le public jusqu’au début du mois de juin 2018, réside dans la nécessité que tout le monde doit se donner de découvrir la capacité de restitution philosophique de ce parcours par cette artiste.
D’abord, six toiles, de petit format, d’un alignement horizontal, plantent le décor. La gouache noire a tracé un dessin évolutif où un personnage évoque un questionnement de possession de soi, sur le papier de couverture kaki, dont la base est rendue dure par la solidité d’un non perceptible ancien calendrier. Le dessiné est un concentré servant à marquer la lourdeur de l’esprit du quêteur. Et, à chaque étape, une légende situe ; celle-ci trouve sa traduction en langue nationale fon. Puis, premier arrêt : « S’en aller ». Un poster vertical aligne juste quelques mots, la grande partie du texte étant laissée à l’inspiration de chaque visiteur.

Aperçu de quelques oeuvres
Reprise du voyage : deux autres toiles, en verticale, plus deux autres, d’un fond noir, comme si tout s’obscurcissait tout d’un coup ! 



Une capture d'écran caractéristique de la vidéo (Crédit : Madiana Kané Vieyra)
Deux autres toiles verticalement positionnées manifestent le même fond de couleur. Et, une éclaircie de taille, dans cette forêt où l’on cherche ce qu’on ne sait même pas : un écran plasma décline une vidéo petitement libératrice. 


Idem (Crédit : Madiana Kané Vieyra)
En fait, il s’agit d’une quêteuse ! Confinée, serrée, mise à l'étroit, douteuse, restreinte dans l’espace et, étrangement sexy … Deuxième arrêt : « Chercher » ! Comme si ce qu’on avait fait jusque-là n’était pas de « chercher ». Nouveau poster, de la même sensibilité d’avarice de mots et d’ouverture à la générosité d’expression des membres du public.
Alors, comme un certain résultat de l’affirmation d’une quête : trois nouvelles toiles, en verticale et renforcées de couleurs, celles-ci qui s’enrichissent et varient davantage avec les deux tableaux suivants, plus grands, plus fortes et plus harmonieuses dans leurs autres couleurs : une gestation se prépare, une délivrance … C’est confirmé ! Il s’agit bien d’une quêteuse, elle seule dispose de l’art du don de la vie, ses formes, en tant que personnage, se font plus précises. Dernier arrêt ! « Enfanter ». Du genre : « Terminus, tout le monde descend ! ». Deux dernières toiles, donc, avec plus de force dans les couleurs et plus de nombre dans les personnages ; en force, la quêteuse, dévoilée, quelque peu, par la vidéo, se développe, s’élargit, s’identifie à Mariana Kané Vieyra, ou à quelqu’une qui lui ressemble, morte dans sa méfiance, dans ses doutes, dans ses incertitudes, dans ses inquiétudes sur le Bénin, … La voilà qui renaît dans l’initiatique d’un parcours, dans l’un de ces épanouissements auquel rien ne prédestinait la quêteuse. Entourée, elle se meut vers des horizons de plus d’imprévus.


De la singularité

Traduire systématiquement en langue fon les éléments de texte, exposés en légende aux toiles présentées, produits par le monologue, par la voix intérieure du personnage, relève véritablement d’une grande originalité de la part de la jeune artiste contemporaine bénino-martiniquaise Madiana Kané Vieyra. Qui mieux qu’une non habituée pouvait percevoir la nécessité d’en arriver à cet acte de richesse linguistique, culturelle, dans un contexte où les natifs, les pratiquants au quotidien de cette langue maternelle et de bien d’autres, à travers le Bénin, la délaissent pour se noyer plus que profondément dans le français, et non même pas dans l’anglais, afin de se faire une identité moderne ? Cette créatrice aura ainsi frappé fort !
Par ailleurs, même si se trouve très pratiquée la vidéo, à notre époque, dans les expositions d’art contemporain, le processus autocentré, suivi par la créatrice pour mettre en place la sienne impressionne : s’autofilmer par un caméscope après s’être positionnée, enfermée, serrée dans un placard, gardant toute la sérénité nécessaire pour produire un message fort par le clignement espacé des yeux, le tapotement des doigts sur la peau, la prise d’une posture opportunément suggestive, notamment, sont autant de faits montrant la capacité de Madiana Kané Vieyra d’entièrement se prendre en charge, techniquement parlant. Quand on imagine qu’elle a dû s’appuyer sur un certain scénario pour ordonner tout ce système, qu’elle a dû faire valoir ses connaissances pour mettre au jour des posters voulus sobres dans la parole, sans perdre de vue qu’elle a pu peindre à la gouache noire, sur les tableaux de petit format, et à l’acrylique, sur ceux de plus grande dimension, c’est qu’elle se positionne, avant la fin de sa formation à la Hear de Strasbourg, comme une artiste qui pourra opérer dans le théâtre, le cinéma, la littérature et, notamment, dans les arts plastiques, ce qui la rend pleine de promesses pour des créations innovantes, dans un avenir immédiat.

Marcel Kpogodo

mardi 29 mai 2018

« Stop ! » : le sculpteur Marius Dansou s’insurge et surprend


Dans le cadre de sa nouvelle exposition

L’espace culturel ’’Le Centre’’ accueille depuis le vendredi 25 mai 2018, une exposition collective dont le vernissage a été effectué. Intitulé ’’Our ephemeral struggles’’, il est le résultat d’une trentaine de jours de résidence, ce qui a abouti à la présentation au public de leur travail par Ahmed Hamidi, Ardhy Massamba et Marius Dansou, ce troisième ayant particulièrement frappé par le caractère atypique de son installation.

L'installation ''Stop''
Un cimetière, 17 pierres tombales noires surmontées, chacune, d’un drapeau et, sur certains tombeaux, soit un gros point d’interrogation blanc, soit un crâne en bronze, en aluminium ou en bois, le gris du sol de support de cet arsenal renforçant l’atmosphère lugubre qui prend possession des esprits. « Stop ! », l’installation signée ’’Marius Dansou’’, qui aura surpris, impressionné et suscité mille questions, dans le début de la soirée du vendredi 25 mai 2018, au cours du vernissage de l’exposition collective dénommée ’’Our ephemeral struggles’’, présentée par ses collègues Ahmed Hamidi, Ardhy Massamba et lui, ce qui s’est tenu au ’’Centre’’ de Lobozounkpa, à Godomey, dans la Commune d’Abomey-Calavi.
« A tout seigneur, tout honneur » ! Au premier rang, à gauche, deux tombeaux sont surmontés du drapeau togolais, le premier sur lequel est posé un crâne en bois, et qui s’achève, à la base, par une durée de vie, le second, affublé d’un point d’interrogation et finissant, en bas, par une année, 1966 avec un « à » laissant espérer comme une seconde année, de clôture. Selon Marius Dansou, ces deux tombeaux sont ceux respectifs des dictateurs qui se sont succédé au pouvoir, de père en fils, plus précisément, Eyadéma Gnassingbé, déjà décédé, d’où la période achevée de vie et, le crâne, en bois, pour montrer le caractère féroce d’un régime autocratique de près d’une quarantaine d’années. Quant au fils, Faure Gnassingbé, né en 1966, il a pris la relève de son père, à sa mort, dès 2005, et il continue d’exercer le pouvoir, ce qui justifie le point magistral d’interrogation matérialisé sur le tombeau : non seulement il est vivant, mais son régime perdure, à la grande indignation des Togolais épris de liberté et de démocratie.
Dans le même schéma de légation dynastique du pouvoir se succèdent la République démocratique du Congo (Rdc) et le Gabon avec, respectivement, Laurent Désiré Kabila, décédé en 2001 et, son fils, Joseph Kabila, toujours aux commandes du pouvoir et s’y arc-boutant désespérément alors que son mandat est achevé depuis décembre 2017, puis d’Omar Bongo Ondimba, mort en 2008, et de son fils, Ali Bongo, toujours aux affaires. Dans les deux cas de pays indiqués, un crâne de matière différente trône sur la tombe des pères présidents défunts : de l’aluminium pour le Congolais et du bronze pour le Gabonais, de quoi montrer, selon l’artiste installateur, les degrés divers de possession de ressources du sous-sol et du pillage politique de la grosse manne financière émanant de la vente de ces matières premières aux pays industrialisés.

Marius Dansou, dans ses explications sur l'installation ''Stop !''
La colère de Marius Dansou par rapport à ce système de fonctionnement des dictatures en Afrique est dure et incommensurable, tenace. Ainsi, plusieurs autres pays aux dictateurs célèbres entrent dans son viseur de dénonciation, même s’ils ne sont plus au pouvoir : Félix Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, décédé depuis 1993, et Blaise Compaoré, chassé de la présidence en 2014, sans perdre de vue, notamment, l’Angolais Jose Eduardo dos Santos qui a passé la main, en 2017, après une élection présidentielle. Pour le créateur, c’est après le décès de certains ex-dictateurs toujours vivants que leur tombeau pourrait se voir libérer du point d’interrogation inquisiteur, ayant été doté d’une puissance plus forte que l’œil de Caïn de la Bible. En effet, ces despotes, restés en vie, devraient être amenés à rendre compte de leur gestion calamiteuse lorsqu’ils étaient aux affaires. Par conséquent, ’’Stop !’’ est continuelle tant que des dictateurs resteraient au pouvoir et vivants, à charge, alors, à Marius Dansou, comme il l’a promis, d’élargir le cimetière de l’installation à chaque nouveau despote, déchu ou décédé.


Le Bénin : cas problématique

Dans l’installation ’’Stop !’’, dix-sept pays, en tout et pour tout, aux dictateurs respectifs morts, s’accrochant au pouvoir ou déchus, ont été épinglés par Marius Dansou. Mais, surprise, le Bénin, hors de la nasse ! Pourtant, ce pays est reconnu comme avoir traversé dix-sept années d’un régime dictatorial, de 1972 à 1989. Dans son analyse de cette exclusion, Marius Dansou trouve l’autocratisme de type marxiste-léniniste, vécu par les Béninois, trop mou, peu remarquable pour retenir l’attention, de même que cette dictature s’est exercée dans un pays aux ressources limitées du sous-sol, ce qui donne, pour l’artiste, une ampleur moindre à la prévarication financière qui, dans d’autres Etats africains, a atteint une hauteur digne de frapper les esprits. Cependant, un oubli de la part de Marius Dansou : une dictature, quelle que soit sa taille, quel que soit le degré de sa force de nuisance, draine, dans son sillage, un cortège de morts, de torturés, de victimes de camps de concentration, d’exilés à l’équilibre familial et social dévasté, le moyen de toucher du doigt des séquelles indélébiles qui font qu’une dictature ne peut jamais être autre chose qu’une dictature ; elle mérite donc d’être prise en compte partout où ele a pu faire ses tristes preuves, la vie humaine étant irréductible et indivisible.


Virage à 360°

Marius Dansou, dans ses résultats de travail, sans la trace du moindre fer à béton, le matériau de prédilection, qu’il a toujours assujetti à sa guise ? Inimaginable jusqu’à la soirée du 25 mai 2018 où il a donné à voir l’installation ’’Stop !’’. Apparemment, un tournant décisif dans sa démarche de travail, où le bois était beaucoup plus au rendez-vous, un bois finement travaillé et coloré avec, à la clé, un regard sur la politique africaine, un intérêt pour ce système, une décharge violente sur l’exercice de la dictature dans la plupart des pays de ce continent. Volonté de jouer, désormais, un rôle d’engagement pour le bonheur des populations ou caprice ponctuel généré par une volonté d’anticonformisme, de manifestation de la différence, vu une certaine lassitude de toujours faire la même chose ? Par ’’Stop !’’, Marius Dansou vient de donner d’une nouvelle voix, enclenchant inévitablement la continuation avec une habitude de sa part d’une absence d’adaptation à l’ambiance ordinaire du fonctionnement des arts et de la culture au Bénin. Un signal, donc, pour orienter vers une réponse, même si la résistance du ’’Stop !’’ dans la durée nous édifierait de manière plus fiable. Toute l'exposition ''Our ephemeral struggles'' peut être visitée jusqu'au 28 juillet 2018.

Marcel Kpogodo