mercredi 9 avril 2014

Les 60 souffles de Jasmin Ahossin-Guézo

Eden d'ébène sur le marché depuis plus d'un mois

C'est un livre d'une qualité particulière qui a été lancé, le samedi 1er mars 2014, en milieu d'après-midi, sous la grande paillotte de l'Institut français de Cotonou. "Eden d'ébène", cet ouvrage du journaliste, animateur et chroniqueur culturel, Jasmin Ahossin-Guézo, revendique une saveur particulière de vengeance positive, une vengeance calmement proférée, à l'aide de 60 souffles chaleureusement inspirés, à l'aide de 60 souffles profondément vécus de l'intérieur de la psychologie du jeune écrivain.


Il prend bien son temps, Jasmin Ahossi-Guézo, à travers "Eden d'ébène", son premier livre, qu'il a lancé le samedi 1er mars dernier et qu'on se procure déjà, dans les librairies de la place. 5000 francs pour ce bijou de catalogue poétique, cela relève d'un véritable cadeau, un livre confortable, par la page de couverture, déjà, au regard et au toucher, d'un fond noir plein d'espérance, vu les couleurs rouge et indigo qui parsèment ce fond, matérialisant les éclaircies prometteuses du Noir portant encore durement les stigmates du viol de son identité par deux femmes, véritables épouses de gerfauts, l'esclavage et la colonisation, sans oublier, dans l’encadré rectangulaire gauche de cette même page de couverture, un dessin de Thierry Oussou, jumeau de circonstance de l’auteur, ce dessin d’une simplicité magistrale, réhabilitant ce Noir qui, tout d’un coup, par la magie de l’espérance, du négro-optimisme, est crayonné en blanc. Tout un symbole pour montrer que la réhabilitation du Noir par la nouvelle génération de la littérature poétique béninoise ne souffrira d’aucun surcroît d’imagination ! Et Thierry Oussou donne ainsi un ton auquel il restera fidèle, tout le long du livre, dessinant comme les enfants dont il est nostalgique, à ses dires, de l’innocence.
Il prend bien son temps, Jasmin Ahossin-Guézo, le volubile qui, dans ses ardentes chroniques sur "Weekend-matin", laissent se chevaucher les mots, marqué par un temps d'une précarité essentielle, lui qui, métamorphosé en un narrateur homodiégétique, dans le paradis qu'il veut pour le Nègre, qu'il voit d'ailleurs pour lui, souffle, souffle 60 fois, lentement, prudemment mais certainement, durement, imposant presque au Nègre de comprendre que son heure est venue, celle, en page 18 du livre, de la foi en la prospérité, de la prospérité, de la croissance économique, du développement ... : « [...] C'est que je crois tant qu'il fera jour dans ce jardin d'éden, ce jardin ébène où j'inaugure le geste enfanteur : je croque la pomme en égérie sacrificielle d'un poème nouveau pour qu'il ne soit mal écrit ... »

Jasmin Ahossin-Guézo
Oui, son temps, il le prend à merveille, le jeune Jasmin Ahossin-Guézo, laissant planer un suspens doux, par les cinq pages liminaires qu’il donne à savourer, de sa note à une pensée personnelle qu’il soumet sur son expérience de l’aventure poétique, en passant par deux pages successives de dédicace et de remerciements, puis par l’avant-poème de cet autre magicien du verbe pragmatique, le monument, Albert Tévoèdjrè, - comment l’a-t-il négocié ? – et il termine l’aventure par un dessin très oussouien de lui, un portrait d’une image trop mûrie de lui, comme si l’artiste-plasticien avait décelé qu’il était en avance sur son temps. Closant le système d’Eden d’ébène, il s’accroche à cet autre meilleur dans sa catégorie, le géant Jérôme Carlos ; à travers un ’’post-poème’’, celui-ci rend compte de la trop féminine inspiration du jeune auteur de 27 ans, indiquant le renvoi par celui-ci du lecteur – un Noir, de préférence - à la création par lui de sa propre gloire. Enfin, des ’’Fragments’’, en une dizaine de pages, étalent des pièces poétiques, apparemment d’une inspiration inclassable et donnant du poète l’image d’un insatiable de l’expression.


Des 60 souffles de Jasmin

En fait d’une soixantaine de souffles, l’observateur regretterait de ne pas se délester d’un quelconque billet de cinq mille francs pour lire de lui-même comment, concernant ''Eden d'ébène'' dont les pages sont aussi numérotées en langue fon, il s’agit plutôt d’un souffle en soixante pauses surréalistes ! Sous le couvert des Editions Chrysalide, à Cotonou, ’’Eden d’ébène’’, ce long souffle, en 92 pages, manifeste soixante arrêts, par une ambiance toute gâteau, par une atmosphère d’une douilletterie savante, dans des thèmes de l’amour (poèmes 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 35, 36, 37, 39, 40, 41, 51, 53, 54, 55, 56) de la satiété sensuelle et sexuelle (poèmes 38, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50), du trépas destructible du Noir (poème 3), de l’espérance (poèmes 1, 2, 4, 6, 16, 17, 19, 20, 21), de la symbiose de l’homme avec l’univers (poèmes 7, 9, 11, 13, 22, 23, 25), de la libre vision du poète de l’existence (poèmes 1, 7, 12, 15, 18, 34, 57, 58, 59, 60), de la mission cathartique du poète (poèmes 4, 5, 10,14, 24, 26, 52), notamment. 
A l’effet de l’expression de son moi, le poète se joue des mots, excelle dans la manifestation de l’attente déçue, sur des formules devenues usitées, travaillant à donner une nouvelle vivacité sémantique aux sons : « […] j’élève l’encre » (p. 20), pour « je lève l’ancre », « L’âme chevillée au cœur … » (p. 20), pour « L’âme chevillée au corps », « Et le mot en corps, en vie » (p. 24), pour « […] le mot encore en vie », « mots divers » concurrence « mots dits vers », et « langue de l’être » rudoie « langue de lettres » (p. 24), de même que « C’est une âme qui n’est » (p. 25) a expulsé « C’est une âme qui naît », et que « choses inentendues » éveillait en vain vers « choses inattendues », entre autres.
Remplissant, par ailleurs, la formalité initiale des images fortes, des métaphores, des hyperboles explosives, des allitérations, des assonances et, notamment, d’un langage de l’intelligible, d’un verbe surchauffé par les transes d’une inspiration abondante, débordante, forte, le poète, à la manière d’André Gide, dans L’immoraliste, plie le langage à ses exigences et cisèle les expressions, combine les mots à son gré, les agence, sous le couvert du système de non-règles, traduit tout simplement le tréfonds de ses sensations, vêtus d’habits césairiens. Ainsi, pour un premier recueil de poèmes, Jasmin Ahossin-Guézo montre, en douceur, une fougue poétique révélant un talent d’écriture dont l'avenir révèlera le niveau de consistance. 


Un oubli ?

En quatrième de couverture d' ''Eden d'ébène'', un texte resplendissant sur l'ouvrage. Sans auteur. Un oubli ou ainsi voulu par l'éditeur ? Bien malin qui démêlera ce qui peut sembler un écheveau.

Marcel Kpogodo

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